La balade de Tavira

Anglais, Suédois et Français l'ont élue pour changer de vie. La ville majestueuse et les monts environnants ont un attrait hypnotique. Pourtant, la menace du pétrole et du gaz de chiste pourrait faire de Tavira un paradis perdu.

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La voiture dans la nuit a roulé lentement sur le pont noir et luisant. Les lueurs se sont multipliées. Tavira a surgit doucement de l’obscurité. Puis les odeurs. De pin, d’iode, de cistus, de limon de la rivière et de campagne. Tavira-Tabira, de l’Arabe « la caché, la discrète ». D’ailleurs comme un écho au passé immémorial, sur les hauteurs on capte la radio marocaine. Cette ville est le beau secret le plus répété du moment. Elle dors, Tavira, et pourtant elle palpite, et dans quelques heures la vie va jaillir de partout, éclatante.

La majesté alanguie, la lumière de la région de Tavira a attiré de nombreux peintres ou artistes plastiques Portugais et étrangers. Bartolomeu dos Santos y vivait, Paula Rego y a fait de nombreux séjours, Pedro Cabrita-Reis est un familier de la Serra, Felim Egan, peintre contemporain irlandais également, la liste est longue.

Plus étonnant, Le Concelho de Tavira fut aussi un point de chute pour les musiciens. Le village d’Estorninhos dans les hauteurs vallonnées de la serra de Tavira est un exemple intéressant. Au détour d’une route sinueuse, pratiquement invisible au regard des passants, se cache une charmante petite maison, ancien moulin restauré. Elle a été construite par Dick Morrissey, saxophoniste et jazzman britannique aux dizaines d’albums, célèbre à partir des années 60. Il y résidait à la fin de sa vie et composait, avec pour seule compagnie les monts environnants, le silence juste agrémenté du bruit des insectes et des oiseaux, face à des couchers de soleils à couper le souffle. Et rien autour.

Le hasard - mais est-ce bien le hasard - a fait qu’un autre couple d’artistes connus s’est installé à quelques centaines de mètres de Dick Morrisey. Les suédois Kärsti Stiege et Johan Zachrisson. Elle est une photographe de renom et auteure imprégnée de culture Bouddhiste, lui est compositeur de world music dont plusieurs albums ont connu un succès très honorable en Suède et ailleurs en Europe. Comme le disque « Ritmo de Estorninhos » où Johan mêle toutes sortes d’influences, portugaises, arabes et bien d’autres. Lorsque Johan entend dire qu’il y a un saxophoniste à deux pas de chez lui, il se présente chez Dick Morrissey, le courant passe immédiatement et c’est le début d’une belle amitié musicale et productive.

Le couple a toujours beaucoup voyagé, mais c’est à Estorninhos qu’il a choisi de se poser. L’histoire est peu commune: lorsqu’en 1986 survient la catastrophe nucléairee de Tchernobyl, Kärsti et Johan sont en suède. Kärsti inquiète, se renseigne, téléphone à Greenpeace pour savoir où aller afin d’échapper à la contamination radioactive. La Nouvelle Zélande ? Trop loin. Kärsti se souvient alors de ses vacances merveilleuses passées dans les années 50 en Algarve. La décision est prise, le couple part pour Tavira, avec dans les bras leur bébé (Kärsti mime le signe de le bercer). Le bébé grandit dans la nature sauvage et inspirante. Pour la petite histoire, l’enfant devenue adulte s’appelle Lykke Li, chanteuse et compositrice devenue une célébrité planétaire en 2011 avec son tube « I Follow Rivers » (plus de 230 millions de vues sur Youtube). De Los Angeles, Lykke Li nous dit quelques mots de sa vie à Estorninhos: « C’était une expérience très spéciale et libératrice de grandir ici. On courait comme des sauvages dans les montagnes, on chipait des oranges et on attrapait les serpents. Je suis très reconnaissante pour tout ça et j’espère qu’un jour je pourrai donner à mes enfants la même chance. »

Johan Zachrisson se souvient: « La vie en Suède était très moderne et contraignante. Ici nous avions trouvé une vie qui était toujours très connectée à la culture de la terre, « minha terra ! », un petit village de campagne. Quand nous sommes arrivés à Estorninhos, il y avait un seul téléphone dans le village, presque pas de télévision et aucun ordinateur. Pas de tourisme et pas de feux rouges. Mais il y avait les mules, les poules, les moutons et surtout les voisins si amicaux qui passaient par notre maison, rentrant de leurs petits bouts de terres, et nous offrant joyeusement un peu de leur cueillette toute fraiche. Une vie bien plus libre, en somme.

Notre maison et la nature environnante donne beaucoup d’inspiration créative et un bon feeling pour faire de la musique. J’ai utilisé des enregistrements sonores des alentours, aboiements de chiens, oiseaux, les grillons qui chaque automne après la première pluie, montent dans la nuit et produisent un son très spécial, comme si elles réclamaient plus de pluie. »

Aujourd’hui le compositeur est toujours très actif et a de nombreuses connections avec les musiciens de la région. Kärsti, elle, publie et expose régulièrement des livres de photographies et des textes, notamment sur les temps anciens de Tavira, les métiers traditionnels et la vie des champs. L’une de ses photos en noir et blanc, d’un paysan cheminant à côté de sa mule a d’ailleurs été tirée à des milliers d’exemplaires.

Artiste à sa manière et dans domaine moins attendu, Fred Levy, est connu comme le loup blanc dans la région: il a créé une entreprise de design et conception d’espaces verts et constructions durables. C’est un artiste du vivant: il est le chouchou des propriétaires de guest-houses chic et autres heureux possesseurs de belles maisons qui souhaitent créer un jardin à la fois pensé, autonome et écologiquement responsable. Francophone et Belge, il est arrivé à Tavira il y a 30 ans. À l’époque, il note « une empreinte encore marquée de la présence harmonieuse des trois religions monothéistes qui me semblait de bonne augure pour une terre d'accueil à un moment où les cultures judéo-chrétienne et musulmane commençaient déjà à se déchirer. Tavira fût littéralement un coup de coeur: un rapport physique qui dépassait grandement une esthétique architecturale ou du paysage.»

Plein de vitalité, de spiritualité, et citoyen engagé, Fred est l’initiateur du mouvement « Tavira em Transição », qui promeut la permaculture, ce mode d’exploitation durable et écologique de la nature qui, selon ses mots, « fait de chaque problème une ressource. C'est un nouveau souffle qui nous vient d'une génération qui sait allier les technologies au respect de l’environnement. Tavira, explique-t-il, a gardé son caractère ancien et un centre vivant. Les zones rurales, ont été marquées par une agriculture traditionnelle de "sequeiro" qui donne un caractère très particulier à la région. C'est une forme d'agriculture non intrusive pour la nature puisqu'elle s'accommode des facteurs limitatifs naturels (rareté de l'eau, forte insolation, terrain très calcaire). Hélas depuis 2-3 ans on assiste à une dégradation à cause d’une politique agricole qui semble ne pas mesurer son impact dramatique sur l'identité et la vrai richesse de la région. Le mouvement de « Tavira em Transição » réunit des jeunes et moins jeunes qui sont attirés par des valeurs authentiques et actuelles: une vie saine au grand air, un rapport direct avec la nature sans sombrer dans un consumérisme débridé. Ils produisent ce qu'ils consomment, mais restent branchés sur leur Ipad. Ils vivent dans des tribus où se mélangent les genres et les générations et font partie des réseaux sociaux.»

L’accès et le développement de la culture sont d’ailleurs une ligne importante du budget municipal. Un gros effort a été produit sur l’éducation, l’action sociale et le désendettement de la ville qui représentait 120% du PIB annuel de Tavira d’après le Maire actuel, Jorge Botelho (PS). Il nous indique que 10% du budget au moins est consacré à l’animation culturelle, à la réhabilitation du patrimoine qui est abondant et qui en a besoin, et aux musées et concerts. En septembre dernier par exemple un concert du chanteur pop à succès Agir, 27 ans, a été donné sur la place principale. Son public est réputé jeune, remuant et urbain.

Tectonique des peuples

Voilà donc 40 ans que Tavira voit s’installer des groupes de plus en plus importants d’Européens sur son sol. Les Anglais d’abord, puis les Suédois et plus récemment les Français. On compte aussi un bon nombre d’Allemands et d’Hollandais. Une sorte de tectonique des peuples. Les raisons de ces afflux de résidents venus de contrées lointaines sont multiples. La qualité de vie et le climat, bien sûr. Le moindre coût de la vie, évidement. L’effet d’entraînement, de mode qui se développe rapidement dans les pays insulaires ou de taille modeste. Mais aussi l’ouverture de lignes aériennes directes et low cost, le battage médiatique autour du Portugal et les avantages fiscaux concédés par le gouvernement Portugais aux ressortissants retraités Suédois et Français.

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Frantz Pigneul, 43 ans, Français, est un globe-trotteur qui s’est installé de longue date à Lisbonne. Il y rénove, décore et commercialise des immeubles et maisons très hauts de gamme pour clients fortunés. Amateur de belles choses et connaisseur de mille et un endroits fabuleux sur le globe, il a pourtant investi son argent personnel (pour une fois pas celui de ses clients), dans une maison en ruine du centre historique. Sa passion pour Tavira étant communicative, il a entraîné quatre autre Français qui à leur tour ont acheté dans la région.

L’ Adjoint au Maire João Rodrigues, chargé de l’urbanisme explique que la municipalité a d’ailleurs mis en place un plan pour motiver et faciliter les réhabilitations de bâtiments rendus inhabitables, en définissant une zone d’intervention prioritaire dans le centre historique. Cette zone permet l’obtention de dispenses, d’exemptions de charges et de facilités pour les propriétaires qui rénovent. Même si les conditions d’éligibilité des maisons à ces avantages paraissent parfois complexes aux yeux de certains propriétaires.

Continuons notre exploration. Chemises à fleurs, lunettes de hipsters, toujours une réjouissante méchanceté qui jaillit, vite rattrapée par un généreux éclat de rire, et la bonté qui se lit dans leurs yeux: Leif et Philip sont deux gaillards à la retraite, l’un suédois l’autre anglais. Ce couple d’esthètes, a longtemps cherché un îlot de paix et de beauté où se fixer: « Nous étions très déçus de ne pas trouver une région qui ne soit pas abîmée en Espagne, alors un soir dans une pizzeria de Cadix, nous avons abandonné et comme nous parlions tous les deux Portugais, nous avons décidé de passer un peu de bon temps au Portugal. Après avoir franchi le premier obstacle (pas de route directe vers le Portugal, on est en 1988), nous avons dû dormir une nuit à la frontière, avant que le lendemain un petit bateau ferry nous emmène le long du fleuve Guadiana. À 9 heures, un matin d’octobre 1988, nous sommes entrés à l’hôtel « Princesa do Gilão ». Nous avons été frappés par la beauté naturelle de la région et son calme. Les vues étaient à couper le souffle et nous avons réalisé que nous venions juste de trouver ce dont on rêvait.»

Le consul de Suède, Peter Morawetz témoigne de la présence non seulement de retraités mais également d’investisseurs et d’entreprises suédoises qu’il accueillent lorsqu’ils se déplacent à Tavira.

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Mais qu’en pense les Tavirenses authentiques ? Comment se passe la cohabitation entre ces peuples en apparence si différents. N’y a-t-il pas un sentiment de perte d’identité et d’invasion, alors que de très nombreuses demeures du centre historiques ou propriétés dans les terres sont mises en ventes par les Portugais et rachetées par les étrangers ?

Rui Horta est avocat pour les étrangers qui achètent et s’installent à Tavira. 50 ans, mais en paressant 10 de moins, il passe avec vivacité d’un dossier à l’autre, décroche le téléphone, distribue ses recommandations aux collaboratrices tout aussi toniques, du cabinet qu’il a fondé. Par le passé, il s’est occupé de politique locale pendant plus de 10 ans (PSD), a été élu.

« L’acquisition d’un bien immobilier implique une nécessité permanente de services aux niveaux les plus divers, que les Tavirenses ont su créer et offrir, générant de l’emploi et de la richesse, même au-delà de la période d’été. À Tavira sont nées de nombreuses et diverses offres dans la restauration, la construction, la rénovation, le jardinage, la gestion de biens, l’immobilier, qui donnent du travail aux locaux. Tout ce mouvement génère de nouvelles formes de penser et de faire les choses. Tavira et les Tavirenses sont aujourd’hui tournés vers le futur.

Il est vrai que pendant des années Tavira était considérée comme une ville où rien ne se passait, personne n’investissait, dont le secteur privé se méfiait et que le secteur publique ignorait. S’il est vrai que ces conditions ont relégué la ville dans l’isolement et le retard, c’est aussi ce qui nous a protégé des mésaventures urbanistiques hasardeuses, des investissement incontrôlé et de la folie touristique, qui en ce moment se révèle dans de nombreux autres endroits. Il est vrai aussi que l’évolution des règles et des bonnes pratiques urbanistiques, environnementales, de protection du patrimoine, associée à une meilleure conscience des décideurs politiques et des investisseurs, ont servi de barrière et de protection pour Tavira.»

Lorsqu’on demande au Maire s’il n’y a pas là un paradoxe, à gérer une ville où beaucoup d’administrés ont un poids économique important mais étant étrangers, ne vote pas aux élections ? Comment s’adapte-t-il à cette double population de Tavirenses et d’étrangers ? Il réponds sans hésiter: « En ne faisant pas de distinction. Toutes les personnes vivant ici à Tavira sont traitées comme des citoyens et ont tout notre respect. J'ai l'habitude de dire qu'est Tavirense celui qui est ici, qui aime notre terre et qui fait de cette terre sa propre terre. Nous avons une grande communauté étrangère, autour de 10% de notre population. Les uns votent, les autres non, je n'ai jamais fait de distinction. J'ai toujours vécu avec beaucoup d'étranger autour de moi. Pour moi, c'est pareil. Les étrangers et les touristes font une chose qui est la base de toute la communauté: ils promeuvent le commerce. Ils promeuvent l'emploi. Quand il y a de l'emploi, il y a de la stabilité sociale. »

À aucun moment, nos interlocuteurs n’ont évoqué de malaise chez les Tavirenses, qui au contraire font montre de bonne volonté et de sympathie à l’égard des nouveaux arrivant. L’Adjointe au Maire Ana Martins en charge de l’action sociale entre-autres, nous l’a encore confirmé tout en soulignant qu’il existe malgré tout à Tavira des quartiers et des populations en difficulté et dont la réinsertion fait l’objet d’efforts de la Mairie et qui ont du mal à attraper le train des bénéfices liés à l’immigration. D’après le dernier recensement qu’elle nous fournit, contrairement à ce qu’on pourrait croire, sur 10 ans, il y a eu une augmentation des jeunes de moins de 24 ans trois fois plus importante que sur tout le Portugal. La population totale de Tavira a augmenté de 20%, soit 10 fois plus que sur tout le Portugal. Le taux de chômage lui, reste supérieur à la moyenne nationale avec 15,12%.

Pétrole et gaz de schiste: vandalisation imminente?

Malheureusement, un bruit court, de plus en plus fort, que le ciel dégagé de Tavira risque de s’assombrir dans les semaines qui viennent. Les informations fuitent difficilement et si plusieurs associations de protection de l’environnement n’avaient pas lancé l’alerte, il est probable que rien n’aurait encore transpiré. Une quinzaine de contrats ont en effet été signés entre fevrier 2007 et septembre 2015 entre l’État Portugais et des compagnies d’exploitation pétrolière et gazière: Repsol (Espagne), Portfuel, GALP, Partex (Portugal), Australis (australie), ENI (Italie). Selon les informations communiquées par les associations de défense comme l’ASMAA, des zones entières de l’Algarve incluant Tavira, mais aussi de l’ouest et du nord du Portugal ont été concessionnées, tant dans le deep offshore (plateformes pétrolières dans l’océan) qu’à l’intérieur des terres de l’Algarve pour l’exploitation du gaz de chiste. Ce qui est beaucoup plus inquiétant. Les directives Européennes imposent au préalable de toute exploitation du sous-sol qu’il soit rendu public une étude d’impacte sur la santé et l’environnement (au contraire des États-Unis, où l’absence d’une telle réglementation a provoqué la recherche massive de gaz de chiste, et des désastres écologiques). Les contrats sont également obligatoirement rendus publics, même s’il est ardu de les décrypter, on les trouve sur le site internet  de la Entidade Nacional para o Mercado de Combustíveis http://enmc.pt et plus facilement sur http://palp.pt

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Que pourrait-il se passer, puisque l’État est propriétaire du sous-sol, si une compagnie décide de forer sur un concession où se trouvent des agriculteurs ou des habitations ? Expropriation obligatoire avec dédommagements, et à quelle hauteur ? Mystère. C’est une des questions que comptent poser les associations de défense au gouvernement.

Ceux des commerçants qui ont eu vent de ce qui pourrait advenir sont évidemment interloqués. Rui Nabais est le jeune dirigeant d’une agence immobilière qui a pignon sur rue dans le centre historique de Tavira: Manor Properties. Comme beaucoup, il a entendu les bruits qui courent, mais se sent déboussolé lorsqu’il s’agit d’informer ou non ses clients de ce qui pourrait arriver. Il sait sans savoir et l’inexistence d’explications claires et officielles le mettent en colère: «Comme citoyen, je trouve terrible que ceux qui nous gouvernent puissent prendre ces décision sans même consulter ceux qui habitent dans ce pays, favorisant uniquement les intérêt des méga compagnies pétrolières préoccupées seulement par le gain qu’elles vont obtenir avec encore plus d’exploitation. Comme gérant d’une entreprise dont 95% des clients sont étrangers et qui recherchent notre pays, dans ce cas, l’Algarve, pour y habiter ou passer des vacances, je pense qu’il est évident que toute l’économie locale sera affectée, on est en train de parler d’une région qui vit du tourisme, grâce à ses caractéristiques géographies et sa beauté naturelle, beauté qui est justement le patrimoine que nous avons et devons préserver.»

Alors que sait-on juste ? Quoi de mieux pour comprendre, alerter et combattre efficacement les mastodontes du pétrole, qu’une ancienne professionnelle de ce secteur, rompue aux moeurs des compagnies, et fine connaisseuse de l’intérieur du réacteur de ce monde impénétrable. Laurinda Seabra a passé presque toute sa carrière dans l’industrie pétrochimique, minière et de l’énergie en Afrique du Sud. Son CV est impressionnant et pour l’anecdote, son mémoire d’études de MBA sur le thème des « Risques de contamination de l’eau, de l’air et des sols, par les usines pétrochimiques en Afrique du Sud, incluant une étude d’impact sur la santé publique» est toujours frappé par une clause de confidentialité avec une compagnie pétrolière… Laurinda désormais installée en Algarve a créé il y a quatre an, l’association ASMAA (Algarve Surf and Marine Activities Association), dont l’un des nombreux objets sociaux est la défense de l’environnement marin et surtout la sensibilisation et la lutte contre l’exploitation pétrolière sur la côte de l’Algarve et de l’Ouest, pour prévenir et empêcher la contamination des eaux et des plages, et autres dommages environnementaux. Le site internet de l’ASMAA fourni de nombreuses informations sur les contrats, les négociations, les risques et les échéances. À la lecture des contrats on apprend par exemple que les huit premières années seront consacrées aux sondages des sous-sols, aux fins de tests géologiques et  sismiques, puis viendront les perforations pour rechercher le gaz. Ensuite une période de 25 ans de production commencera.

Lorsqu’on lui demande si elle dispose d’une liste des produits chimiques utilisé, mélangés à l’eau (puisée sur place, alors qu’elle est si rare et précieuse) sous haute pression pour éclater les sous-sols et libérer le gaz de chiste, elle envoie 60 références qui feraient la joie d’un étudiant en chimie organique. Leur quantité, leurs noms et leurs fonctions exotiques donnent le vertige (Metaborate de Potassium, Tetramethyl-chlorure d’ammonium, Lauryl Sulfate, Hydroxyde de Sodium, Copolymère d’Acrylamide, Acide Chlorhydrique, Tetrakis Sulfate d’hydroxymethyl-Phosphomium). Bon appétit.

Laurinda Seabra ne mâche pas ses mots:  « D’après moi, tout le process a été géré de façon irresponsable. Ce qui pose la question: pourquoi ? Pourquoi n’a-t-on pas informé et consulté la population concernée ?  Pourquoi y a-t-il eu une chape de secret jusqu’à fin juillet 2015 ?  Pourquoi les média n’ont-ils pas parlé de sujet comme l’absence d’une agence d’information sur l’énergie ? Pourquoi ces réticences à questionner les contrats ? Une seule personne en a parlé haut et fort en 2012-2013, Mendes Bota (PSD). Le BE et le Parti Communiste ont déposé des questions au Parlement, qui leur a fourni des réponses insignifiantes. On peut se demander pourquoi de telles non-réponses. Pourquoi personne n’a posé de question sur les 3%, 6%, 8% par baril de gaz naturel (redevance que l’État Portugais percevrait sur chaque baril, une fois seulement que les compagnies auront regagné ce qu’elles avaient dépensé pour la recherche, le développement, les coût opérationnels de production, et qui s’après Laurinda Seabra est trop faible comparé à ce que pratiquent les autres pays, entre 10% et 30% voire plus) ? Pourquoi les contrats n’ont-ils pas été contesté ou discutés par les partis d’opposition ? Pourquoi aucun parti politique n’a-t-il parlé de l’exploitation pétrolière durant les précédentes élections ? Beaucoup de questions … Mais aucune réponse satisfaisante. »

L’association PALP (Plataforma Algarve Livre de Petróleo), par la voix de Rosa Guedes corrobore ces inquiétudes. Elle précise que l’État Portugais publie des décrets destinés à favoriser l’exploitation d’hydrocarbures, alors qu’il ne gagnera que très peu en cas de découverte de gisements. Elle cite les contrats: outre les malheureux 3, 6 e 8% par barril dans le cas du contrat « Tavira », « le contrat ajoute que  « Le concessionnaire paiera en outre des impôts et loyers sur les surfaces les 3 premières années, entre 20€ et 40€ par km2. »

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Une autre formule prête à confusion. Dans le cas de Tavira, les compagnies devront « disponibiliser » chaque année 20.000€ en moyenne. Mais est-ce un prêt de la part des compagnies ? Est-ce un paiement ? Le contrat ne le dit pas. Quoiqu’il en soit on voit bien que les sommes versée au Portugal paraissent bien faibles en regard des risques et dégâts possibles et surtout des gains imaginables pour les compagnies.

Pour en savoir plus, direction l’autorité officielle à Tavira: la municipalité.

48 ans, Visage ouvert et souriant, un mot gentil pour chacun, gestes posés et assurance décidée de celui qui exerce le pouvoir: pas de doute, le Maire de Tavira a parfaitement endossé les habits de sa fonction. Jorge Botelho dirige la ville depuis deux mandats (PS, élu en 2009) et ne cache pas qu’il compte en briguer un troisième en 2017.

Lorsque le sujet du Pétrole et du gaz de chiste vient dans la conversation, Monsieur le Maire sait qu’il se trouve sur un terrain … glissant. La voix baisse un peu, mais le regard reste décidé. Au moment où parlons, il sait que le bruit commence à se répandre dans la population (de rares professionnels de l’immobilier et les associations en particulier). Le Maire sait que des contrats ont été signés et que désormais, c’est un bras de fer entre la population de Tavira et le gouvernement qui pourrait s’engager. Il sait enfin que le silence obstiné du gouvernement sur le sujet est très mal interprété par les associations et le sera encore plus par l’opinion publique. Commerçants, coiffeurs, ouvriers, usagers de salles de sport, grand public: aucune de la vingtaine de personne interrogées au hasard n’avait entendu parler des forages. Notre demande d’interview a mis un peu de temps à aboutir et a nécessité d’assez nombreuses relances. Mais l’attente valait la peine, car Jorge Botelho, Maire de Tavira va nous offrir un discours sans aucune ambiguité.

« L’offshore de Repsol est déjà connu il y a quelques années. Le gaz de schiste c’est maintenant. Sur cette question qui vient de sortir sur un contrat signé pour l’exploitation de gaz de schiste ici dans le Concelho de Tavira, le « fracking », je peux vous dire qu’il n’y a aucun document remis à la Mairie là-dessus, nous ne sommes pas impliqués et j’ai eu vent de la signature par les média. C’est connu depuis 2 mois ? Je n’ai été à aucune réunion, je n’ai pas été impliqué, personne ne m’a demandé mon avis. C’est une chose, l’engagement du gouvernement et autre chose l’implication et le consentement des mairies sur les décisions du gouvernement.

Ce que je peux vous dire, c’est que je suis contre. Je l’ai toujours été et serai contre. Quand on m’a demandé mon avis, je l’ai donné. D’abord je suis contre l’exploitation de gaz naturel offshore en Algarve, parce que l’Algarve c’est bien plus que l’exploitation de gaz naturel. Mais ce n’est pas une décision de la municipalité. Et ici  à Tavira, en relation à ce dernier contrat signé, je suis absolument contre. Il ne me paraît pas que ce soit le bon chemin pour l’Algarve et le territoire. Nous n’avons pas été consultés, véritablement nous ne savons pas ce qu’implique ce processus ni les conséquences supposées pour les territoires, notamment en ce qui concerne les installations, et en ce qui concerne la manière dont les sondages sont faits. Nous sommes une zone reconnue comme sismique et tout ce qui touche au sol ne me paraît pas bien. Ensuite, une autre question est que l’Algarve et Tavira sont des terres reconnues par l’UNESCO, une terre touristique. On doit donc protéger les coutumes, la réserve agricole, la réserve écologique (nous avons 80% de surface protégée), nous avons la REN, la RAN et la Ria Formosa.

J’ai été contacté par le département du gouvernement qui traite justement de la régulation du pétrole pour programmer une réunion avec les maires, afin d’expliquer ce qui se passe et avoir une conversation sur le processus. Elle n’a pas encore été programmée mais le sera bientôt, et j’ai déjà dit à ces personnes que je serai contre. Je ne connais pas l’avis des autres maires, nous verrons à ce moment. On se regroupera, mais d’abord il nous faut vérifier quel est l’état de maturation des processus»

Mais que pourra le ou les maires de villes côtières de l’Algarve contre les géants du pétrole et une fois que le gouvernement Portugais a signé les contrats ?

« Il y a des moyens judiciaires et il y a la force de l’opinion publique. C’est une question qui concerne tout l’Algarve. Je n’en veux pas ici, comme je n’en veux pas pas dans le concelho voisin. Je considère que c’est une situation négative pour l’économie de l’Algarve. Les personnes trouvent que l’Algarve c’est un jardin planté au bord de la mer, et qu’il doit être débarrassé d’entreprises polluantes, même si on nous disait que l’exploitation de gaz soit 100% sûre. L’opinion publique aura de la force, mais c’est un processus qui commence seulement et qui devra suivre un long chemin avant de gagner. Il est important d’avoir une opinion publique éclairée et c’est aussi le rôle des associations. Ensuite, tout cela dépend aussi du gouvernement. Parce qu’il y a des gouvernements sensibles aux arguments et d’autres non-sensibles aux arguments. La seule chose que les citoyens doivent savoir c’est que le Maire fera tout pour empêcher ce processus, à la mesure de ses possibilités et de son pouvoir, et il en a, mais il n’a pas tout le pouvoir. Mais seul on ne va pas bien loin, ce que je veux dire c’est que sans paniquer, il nous faut prendre nos avis et nos décision dans le bon sens. Les personnes savent que le Maire de Tavira est avant-tout un défenseur de sa terre. J’ai ici ma famille, je vis ici, je vais continuer ici, même après avoir été maire. Rien ne changera cela.»

Une position on ne peut plus nette et claire.

Fred Levy, à l’origine du mouvement « Tavira em Transição » ainsi que nombre de citoyens de toutes origines de la région s’activent depuis des semaines pour organiser l’information et la riposte: « Le 29 Novembre est le jour de la marche mondiale pour le climat. Nous avons décidé de participer à cette marche et de profiter de l'occasion pour pointer du doigt ces décisions prises par le pouvoir en place en totale contradiction avec les préoccupations du moment. C’est un bénéfice pour quelques-uns  au détriment de tous…

Le but de notre opération est d'informer les population locales des conséquences réelles de ces activités et de faire savoir à qui elles bénéficient. On parle d'implantation de puits de forages pétrolier au  large de nos côtes et du "fracking" pour la recherche de gaz de schiste sur la plus grande part du Concelho de Tavira.  Évidement, cette nouvelle a été perçue comme une réelle aberration. Le choc de cette information à été renforcé par l'approche de la COP 21: la planète entière se débat contre les répercutions d'une politique énergétique qui nous a mené au bord du gouffre et le Portugal décide d'enfoncer le clou un peu plus loin. C'est tellement énorme que beaucoup de gens n'y croient pas ! »

L’article 7 des contrats concernant l’Algarve stipule que les pétroliers devront prendre les mesure nécessaires afin de « minimizar o impacte ambiental, assegurando a protecção do ecossistema envolvente, e salvaguarda do património cultural, (…) » e terá obrigação de « repor quando aplicável, a situação original ou equivalente ». Essayons d’y croire. Laurinda Seabra s’interroge: « Combien de fonctionnaires vont-ils s’occuper de vérifier que la loi est respectée ? On m’a parlé de 3 ». Et comme un hommage ironique, certains des contrats d’exploitations qui se partagent l’Algarve, portent des noms de crustacés: Caranguejo, Sapateira, Camarão, Ameijo, Mexilhão, Ostra, Lavagante, Santola e Gamba.

Les initiatives populaires et associatives vont donc se multiplier, comme ces deux pétitions à signer en ligne sur les sites de l’ASMAA et de la PALP. Tavira, perle de l’Algarve, exhale encore dans son ciel les parfums de pin, d’iode, de cistus, de limon de la rivière et de campagne. Mais pour combien de temps ? Il est parfois vital que certains secrets s’éventent et se sachent, pour qu’ils deviennent une information… plutôt qu’un désastre.

A balada de Tavira

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